Il faut céder à ses pulsions d’écriture. Qu’importe le support : téléphone, papier, audio, quelques minutes suffisent pour noter une suite de mots, deux ou trois phrases dans un carnet. Il faut succomber à ces moments et retranscrire au plus tôt ce qui est condamné à disparaître dans le flot de notre quotidien. Après une soirée de Vampire : la mascarade, j’avais un lendemain difficile. Le froid de la fatigue et la baignoire m’ont tenu la main jusqu’à un bain de deux heures. J’avais mon téléphone, mais je suis passé du scrolling à l’écriture et c’est ce qui a donné cette nouvelle, pour trois minutes de lecture. Je vous la livre ici.
G. Dax.
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Thunderstruck
La route était paisible, agréable. C’était une de ces langues noires, récemment refaite, qui ne laissait rien paraître de sa décrépitude sous l’asphalte. La même qui ne tiendrait pas plus loin que l’hiver et qu’il faudrait rafistoler par morceau de sparadrap bitumeux. Une route dispendieuse, qui engouffrait les crédits de la ville dans son appétit insatiable. Une route pour ces automobilistes voraces qui avalaient les kilomètres à bord de leurs bolides aux pneus cloutés. Ryan griffait chaque centimètre de ce ruban avec son pickup Ford, en braillant de l’ACDC pour couvrir le rugissement du moteur. Parfois, il éructait un Thunderstruck, en insistant sur la dernière syllabe, afin de dégazer son estomac surgonflé par une Coors tiédasse. Le chien à ressort, sur le tableau de bord, imitait son chauffeur en basculant la tête tout en se foutant pas mal du rythme imposé par le titre. « Thunderstruuuuuck ! » rota Ryan sous l’ovation canine. Le ciel accéda à sa requête et la foudre frappa un long pin maritime. Ryan, absorbé par son public complaisant qui ne cessait de remuer la tête, ne vit pas l’arbre se transformer en un bâton d’allumette incandescent. De la cime aux racines, l’arbre étira son cœur de feu sur toute sa longueur avant d’éclater bruyamment. « Thunderstruuuuuuuck ! » lança fièrement Ryan en postillonnant sur le compteur de vitesse. La vitesse de la branche propulsée par le pin s’ajouta aux 120 km heures du pickup. Le chien eut la chance qui fit défaut à son maître. Le projectile effeuilla le pare-brise avant de forcer le point central de l’impact. L’estomac de Ryan explosa bruyamment et le pickup entama une longue arabesque vers le talus. Le flanc du monstre de métal arracha une petite souche avant de partir en tonneaux le long de la pente enneigée. Trois petits tours et puis le chien quitta l’habitacle. La tête de Ryan le suivit tandis que le F-150 éparpillait ses morceaux de tôle. ACDC avait quitté la scène et le silence posa sa chape de plomb sur les restes de l’accident. La route redevint ce ruban paisible, marqué par les cicatrices des sillons des pneus. Puis, un second éclair déchira de nouveau le ciel. Techniquement, la foudre ne frappa pas au même endroit. Cependant, les restes de Ryan en firent les frais lorsque le ventre de métal du pickup encaissa le choc. Une pluie fine invita quelques flocons délicats à tourbillonner au-dessus de la forêt.
Dans la Gazette de Gascq, on parlera sans doute des deux centimètres de neige à Mont-de-Marsan pendant l’hiver 2025. Histoire de se féliciter des trois dans la forêt de Gascq, juste avant le lac noir. À cette époque de l’année, peu de monde venait s’aventurer de ce côté. La route qui débouchait sur celle reliant Seignosse à Cap-Breton était aussi déserte que le restaurant sur pilotis planté sur le lac. Ryan le savait et c’est pour cela qu’il avait pris le chemin de La Cabane. Il n’avait aucune intention d’y manger, l’établissement était fermé. Ce qui était plus intéressant, et ce qui était sa raison de venir ici, était la profondeur du lac en son centre. Quand il avait pris la route, ça l’avait d’ailleurs fait sourire. Depuis qu’on y jetait toute sorte de choses, ou de cadavres, le centre devait avoir une tout autre profondeur que celle indiquée sur les cartes. Un de plus ou un de moins ne ferait pas de différence. En revanche, l’empilement cosmopolite de ce qu’on y trouverait un jour, lorsque le bouleversement climatique aura asséché le lac, le faisait sacrément marrer. Ryan avait donc pris la route pour apporter sa pierre à l’édifice encore immergé. Il avait pris ses précautions avec les pneus cloutés, le pickup de Charlie que personne ne chercherait et il s’était même assuré que le quad de Laurent, le propriétaire de La Cabane, était toujours dans la remise à côté du hangar à bateau. Sans ce putain d’éclair qui avait foudroyé le pin, son plan était sans accroc. Beaucoup de choses et de détails demeuraient invisibles à Gascq. Cela rendait les choses plus faciles et les accrocs moins pertinents pour les forces de l’ordre. Néanmoins, cet accroc-là allait être beaucoup moins évident à camoufler. Trois centimètres de neige ne font pas un blanc manteau épais et dissimulateur. Ryan s’en cognait désormais, mais entre les dégâts aux arbres, les morceaux du pickup, le corps du chien près de sa tête et surtout le cadavre de la petite Julie découpée dans un sac de bowling, ça allait quand même faire tache dans le décor de carte postale.

